20 10 2010

distance

19 X 2010

19 X 2010

Cette tristesse, puissante et envahissante, m’a surprise. D’une part nous nous étions éloignés, et d’autre part le suicide de S. ne m’a pas tant étonnée. Je n’éprouve d’ailleurs pas de culpabilité face à son geste, je ne craignais plus de le laisser s’emporter dans ses colères ou ses silences, quand le traumatisme de son abandon le rendait si détestable. (S. était arrivé nouveau-né en orphelinat, puis adopté). Toujours en quête du mystère de ses origines, avec ce besoin compulsif de briser les liens, comme pour vérifier encore et encore si on allait l’abandonner.
Je suis toujours revenue, lundi une dernière fois.

19 10 2010

un certain jour

18 X 2010

18 X 2010

18 X 2010

L’odeur dans la chambre funéraire me colle encore au nez. En quittant Paris dans la pénombre du petit matin je sentais encore ces effluves, sur la place de la République, dans les vêtements de ma voisine du train. Puis le froid gris de Brive, le vide de sa gare, je me suis retranchée dans cette brasserie désuète. J’ai appris hier à regarder la mort en face, apprivoisé cette distance, écouté les pensées qui me guidaient : pétrir et cuire un bretzel pour ton dernier voyage, lire ce poème et chanter cette chanson. Ta sœur était magnifique et si juste. Et ces rencontres que je n’avais pas imaginées.
Paris était douce et belle.


17 10 2010

incertain voyage

17 X 2010

17 X 2010

J’ai su hier soir tard que je pourrai rejoindre Paris. En bus puis en train. L’évidence s’était imposée dans la cadence des sécateurs. Je devais, je dois y être. L’humidité s’est installée et ma voix semblait rouée au réveil. Tant pis les grèves, je veux bien y passer des heures.

La colonie de nains dans le rocher de Boisse-Penchot
La ruine à Laroque-Bouillac, les eaux calmes du Lot
Je n’aime définitivement pas les herbes de la pampa.
La grande gare de Capdenac, et son allée de platanes.
Capdenac-port, Capdenac-gare, Capdenac-centre, Capdenac-le-haut.
Les routes tracées sur des cartes qui deviennent de terrifiantes saillies dans le paysage.
Agence Vigier, Figeac.
Les séparations amoureuses du dimanche soir.
« Ceint-d’eau »
Assier, son église, son château, son improbable gare.
La porte du bus s’ouvre à chaque fois sur un froid de plus en plus piquant.
Lieu-dit à Thémines : « le bout du lieu »
Gramat, ville fleurie… mais putain que c’est moche cette herbe de la pampa…
La caserne abandonnée après Rocamadour.
L’école abandonnée qui domine Montvalent, et en bas, sur les berges, cet arbre gigantesque, mort mais encore si bien enraciné.
Le pont de Gluges et l’auberge de L’oie qui fume.

16 10 2010

en vigne

16 X 2010

16 X 2010

Je suis partie tôt ce matin, seule et à pied. Saluée par quelque meuglement de vache perdu dans les chants d’oiseaux. Je n’ai pas mal au dos, mes doigts sont à présent teintés par le raisin, des pansements neufs retiennent mes coupures. Les grappes sont toutes différentes. Il y a les charnues qui ne veulent pas dévoiler leur lien au sarment en s’enroulant passionnément autour, les discrètes ou solitaires qui s’installent un peu plus hautes que les autres, celles qui ont eu soif, celles qui ont eu faim, celles qui pourrissent cernées de dentelles blanches ou vertes, et celles qui se parent de petites vrilles, festives. Les grasses, les lourdes, les fines, les clairsemées, les productives, les lentes, les parfaites. Et celles qui ont succombé, malades, accidentées ou dévorées, elles nourriront la terre. De temps en temps, un pied de raisin blanc apparaît, doré même. Et tous leurs habitants que je déloge sans scrupule, araignées, coccinelles, guêpes, moustiques, mouches et papillons en tous genres, tous ivres de sucre, hébétés par la rosée automnale. Le couple de vignerons qui élève ces raisins nous a gâté ce midi d’une belle et délicieuse tarte aux pommes dont la pâte était préparée avec du beurre de brebis. Leurs vignes ont cette même saveur. Je pense déjà à ce nectar que j’espère goûter dans quelques mois, imprégné de mes pensées mêlées à celles des autres vendangeurs. L’humeur est appliquée, paisible et entraînante, je me plais à imaginer que cette boisson portera le souvenir de ce moment.
Et que dans ce vin dansera le tourbillon de nos vies.

15 10 2010

méditation

15 X 2010

Ce labeur répétitif me soulage. Je passe mes journées dehors. J’ai eu si froid aux doigts ce matin, les raisins semblaient givrés et la brume a eu tant de mal à se lever. Je ne crée pas, je me laisse porter dans mes pensées. Je ne m’égare pas, je suis occupée. Au hasard d’une grappe, j’ai rencontré un papillon fraîchement réveillé de son cocon, le velouté de ses dessins noir et orangés imprégné de neuf. J’ai pensé que Samuel avait cette faculté de déceler et pointer systématiquement les failles de ceux qu’il rencontrait. Il était une personne directe, et déstabilisante pour ceux qui ne supportaient pas ce soudain reflet d’eux-même. Ceux qui n’étaient pas dupes franchissaient la barrière : sa fragilité se tenait juste derrière, mais il l’admettait si peu et souvent se retranchait encore plus. Je me suis souvenue aussi de nos trajets lycéens quotidiens dans les transports lyonnais, nos parcours se rejoignaient à Bellecour, puis le bus 24 à partir de Grange-Blanche, arrêt Bron-église, aller et retour. Et de cette dernière partie après les cours, seule dans le funiculaire qui me ramenait à Saint-Just, encore secouée par nos fous-rire. Une fois j’ai pété dans le bus bondé… et Samuel l’a hurlé à tous les passagers en me désignant, j’avais à peine 15 ans et je me cachais tellement j’avais honte. J’en ris encore aujourd’hui. On se heurte parfois aux gens comme à une porte, on sait, on sent pourtant qu’elle n’est pas complètement verouillée. Samuel se fermait brusquement au moindre courant d’air. La vie avançant, j’avais fini par trouver d’autres accès, beaucoup plus simples et enrichissants. Nous étions moins proches, mais avions nos rendez-vous annuels.

Ce labeur répétitif me soulage. Je peux fouiller mes souvenirs.
Ce labeur répétitif me soulage. Les vignes et leur spiritualité.