

Je suis partie tôt ce matin, seule et à pied. Saluée par quelque meuglement de vache perdu dans les chants d’oiseaux. Je n’ai pas mal au dos, mes doigts sont à présent teintés par le raisin, des pansements neufs retiennent mes coupures. Les grappes sont toutes différentes. Il y a les charnues qui ne veulent pas dévoiler leur lien au sarment en s’enroulant passionnément autour, les discrètes ou solitaires qui s’installent un peu plus hautes que les autres, celles qui ont eu soif, celles qui ont eu faim, celles qui pourrissent cernées de dentelles blanches ou vertes, et celles qui se parent de petites vrilles, festives. Les grasses, les lourdes, les fines, les clairsemées, les productives, les lentes, les parfaites. Et celles qui ont succombé, malades, accidentées ou dévorées, elles nourriront la terre. De temps en temps, un pied de raisin blanc apparaît, doré même. Et tous leurs habitants que je déloge sans scrupule, araignées, coccinelles, guêpes, moustiques, mouches et papillons en tous genres, tous ivres de sucre, hébétés par la rosée automnale. Le couple de vignerons qui élève ces raisins nous a gâté ce midi d’une belle et délicieuse tarte aux pommes dont la pâte était préparée avec du beurre de brebis. Leurs vignes ont cette même saveur. Je pense déjà à ce nectar que j’espère goûter dans quelques mois, imprégné de mes pensées mêlées à celles des autres vendangeurs. L’humeur est appliquée, paisible et entraînante, je me plais à imaginer que cette boisson portera le souvenir de ce moment.
Et que dans ce vin dansera le tourbillon de nos vies.