10 10 2011

des vies

Cette année je n’ai pas vendangé.
Plus précoce que l’an dernier, la saison d’ici vient de se terminer.
Et demain, une année aura coulé dans nos veines depuis cette disparition.

Cette année je n’ai pas vendangé.
Cette année je porte la vie pour la troisième fois.
Et demain, je penserai à la danse des vivants et des morts, belle et grave.

C’est la vie.

Détails d’une illustration de l’album Nuit d’hiver – à paraître en février 2012
16 10 2010

en vigne

16 X 2010

16 X 2010

Je suis partie tôt ce matin, seule et à pied. Saluée par quelque meuglement de vache perdu dans les chants d’oiseaux. Je n’ai pas mal au dos, mes doigts sont à présent teintés par le raisin, des pansements neufs retiennent mes coupures. Les grappes sont toutes différentes. Il y a les charnues qui ne veulent pas dévoiler leur lien au sarment en s’enroulant passionnément autour, les discrètes ou solitaires qui s’installent un peu plus hautes que les autres, celles qui ont eu soif, celles qui ont eu faim, celles qui pourrissent cernées de dentelles blanches ou vertes, et celles qui se parent de petites vrilles, festives. Les grasses, les lourdes, les fines, les clairsemées, les productives, les lentes, les parfaites. Et celles qui ont succombé, malades, accidentées ou dévorées, elles nourriront la terre. De temps en temps, un pied de raisin blanc apparaît, doré même. Et tous leurs habitants que je déloge sans scrupule, araignées, coccinelles, guêpes, moustiques, mouches et papillons en tous genres, tous ivres de sucre, hébétés par la rosée automnale. Le couple de vignerons qui élève ces raisins nous a gâté ce midi d’une belle et délicieuse tarte aux pommes dont la pâte était préparée avec du beurre de brebis. Leurs vignes ont cette même saveur. Je pense déjà à ce nectar que j’espère goûter dans quelques mois, imprégné de mes pensées mêlées à celles des autres vendangeurs. L’humeur est appliquée, paisible et entraînante, je me plais à imaginer que cette boisson portera le souvenir de ce moment.
Et que dans ce vin dansera le tourbillon de nos vies.

15 10 2010

méditation

15 X 2010

Ce labeur répétitif me soulage. Je passe mes journées dehors. J’ai eu si froid aux doigts ce matin, les raisins semblaient givrés et la brume a eu tant de mal à se lever. Je ne crée pas, je me laisse porter dans mes pensées. Je ne m’égare pas, je suis occupée. Au hasard d’une grappe, j’ai rencontré un papillon fraîchement réveillé de son cocon, le velouté de ses dessins noir et orangés imprégné de neuf. J’ai pensé que Samuel avait cette faculté de déceler et pointer systématiquement les failles de ceux qu’il rencontrait. Il était une personne directe, et déstabilisante pour ceux qui ne supportaient pas ce soudain reflet d’eux-même. Ceux qui n’étaient pas dupes franchissaient la barrière : sa fragilité se tenait juste derrière, mais il l’admettait si peu et souvent se retranchait encore plus. Je me suis souvenue aussi de nos trajets lycéens quotidiens dans les transports lyonnais, nos parcours se rejoignaient à Bellecour, puis le bus 24 à partir de Grange-Blanche, arrêt Bron-église, aller et retour. Et de cette dernière partie après les cours, seule dans le funiculaire qui me ramenait à Saint-Just, encore secouée par nos fous-rire. Une fois j’ai pété dans le bus bondé… et Samuel l’a hurlé à tous les passagers en me désignant, j’avais à peine 15 ans et je me cachais tellement j’avais honte. J’en ris encore aujourd’hui. On se heurte parfois aux gens comme à une porte, on sait, on sent pourtant qu’elle n’est pas complètement verouillée. Samuel se fermait brusquement au moindre courant d’air. La vie avançant, j’avais fini par trouver d’autres accès, beaucoup plus simples et enrichissants. Nous étions moins proches, mais avions nos rendez-vous annuels.

Ce labeur répétitif me soulage. Je peux fouiller mes souvenirs.
Ce labeur répétitif me soulage. Les vignes et leur spiritualité.

14 10 2010

les raisins et la colère

14 X 2010
14 X 2010

Notre équipe préférant le silence, je n’ai écouté que les chants des sécateurs.
Sam. Sam. Sam. Sam…
Certains grains avaient un étonnant goût de cassis.
Mes bottes s’enfonçaient dans le sol rouge.
Mes doigts sucrés se collaient.
Le soleil me pétrissait de sa course.
Les vendanges comme une cure.
Ressource de la terre et joie de la récolte, la vigne m’a transmis aujourd’hui un peu de son énergie. 2010 est aussi une bonne année.

14 X 2010